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Le chambertin de l’Empereur Napoléon

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Le chambertin de l’Empereur Napoléon

Du consulat à l’Empire, y compris sur les champs de bataille, Napoléon n’a bu que ce nectar bourguignon.
Par Isabelle Spaak
Par le Figaro vin Tallandier/Bridgeman images

« Pouah ! encore ces histoires antédiluviennes », soupire Pierre Damoy quand on se risque à évoquer le goût de Napoléon pour le Chambertin. « Rien ne le prouve, aucune parcelle, aucune référence. D’ailleurs, si ce qu’on dit est vrai et qu’il coupait son chambertin avec de l’eau, on ne peut pas faire ça ! », tempête le vigneron. De grand-père à petit-fils, les Pierre Damoy sont reconnus « rois de chambertin ».

Le domaine familial Pierre Damoy s’étend sur 10,5 hectares, dont 8 en grands crus. Chambertin, Chapelle-Chambertin. Et, près de 6 hectares en Clos de Bèze, une surface exceptionnelle, « celui qui nous suit le plus près possède à peine 1,5 hectare ». Alors pas question de plaisanter avec on-dit, légendes et eau dans le vin.

Le chambertin, «main de fer dans un gant de fer, vin sombre, concentré, puissant, dont la ligne de fond repose sur la violette et le réglisse, parfois un peu de fruits noirs sur les terroirs les plus au nord ou exceptionnellement de la pivoine très agréable, comme dans le millésime 2020», et le Clos de Bèze, «moins corsé moins sombre», sont deux «ultra-géants». Des vins «très, très sérieux» sur lesquels la famille Damoy veille depuis trois générations, et Pierre Damoy personnellement depuis 1992. Mais, n’en déplaise à cet homme chaleureux, prompt à reconnaître au vin «sa part de rêve » et admettre sa chance à lui en particulier de « faire partie des élus » qui « grattent » ce terroir béni, Napoléon buvait vraiment du chambertin. « Ah, bon ? ». Oui. Le fait est avéré, et même fréquemment documenté.

Dans ses Mémoires intimes de Napoléon Ier, le valet de chambre Constant, premier parmi le premier cercle des serviteurs napoléoniens et au plus près de son maître de 1800 à 1814, se souvient que « l’Empereur ne buvait que du chambertin et rarement pur ». Partout et en toutes circonstances, à déjeuner, à dîner, seul ou avec sa cour, aux Tuileries, à Fontainebleau, à Saint-Cloud, mais également en déplacement et en campagne, où une voiture, faisant fonction de cave, « contenait le vin de chambertin pour l’Empereur et les vins fins pour les officiers ». Qu’il soit Premier Consul ou Empereur, il consomme un flacon et demi de son nectar bourguignon à chaque repas.

Partout avec des caisses de chambertin

« Napoléon est homme d’habitude. Son quotidien est ritualisé. Il mange toujours la même chose, poulet, côte d’agneau, s’habille toujours de la même façon, va aux mêmes endroits, évite tout changement », rappelle le spécialiste du Consulat et du Premier Empire Pierre Branda. Fin connaisseur de la Maison de l’Empereur, l’historien tient tout de même à préciser que la contenance des flacons de l’époque était moindre, 50 cl au lieu des 75 cl d’aujourd’hui. Et il confirme : Napoléon coupait bien son chambertin avec de l’eau. « De l’eau glacée, une habitude méditerranéenne », précise le conservateur à la Fondation Napoléon. Glacée ? « Et pourquoi pas ? En Corse, on met des glaçons dans le vin rouge », confirme Philippe Costamagna, directeur du Musée Fesch, à Ajaccio.

Auteur des Goûts de Napoléon (Grasset), il va même jusqu’à suggérer que l’Empereur « n’aimait pas forcément le vin, mais se faisait suivre partout par des caisses de chambertin, y compris durant la campagne d’Égypte ». Effectivement, Bourienne évoque des cargaisons de chambertin trimballées dans le désert. « Il en avait fait emporter beaucoup, mais une grande partie s’est gâtée. Quand il a voulu servir ce vinaigre à ses soldats au lieu du règlement de leur solde, ça n’est pas passé », renchérit Pierre Branda.

« Le vin était commercialisé en fût, sans soufre. Comment vouliez-vous qu’il voyageât ? En ce temps-là, faire du vin, c’était compliqué. Les prix de vente étaient dérisoires. Entre un bout de vignes et un cheval dans un héritage, mieux valait choisir le cheval », philosophe Pierre Damoy. D’ailleurs, les Anglais s’y sont cassé le nez en voulant approvisionner le reclus de Sainte-Hélène avec son breuvage favori. Ils n’ont jamais osé lui servir ce dernier, arrivé vinaigré sur le rocher, de peur que le prisonnier croie qu’on veuille l’empoisonner. À la place, Napoléon buvait du vin de Constance, un muscat en provenance du Cap. D’ailleurs le comte de Las Cases rapporte cette anecdote de Napoléon, qui, se sentant mal, attribue sa situation « à de mauvais vin nouvellement arrivé ». Et, à ce propos, il confie à son mémorialiste le conseil que lui ont donné « Corvisart, Berthollet et autres médecins et chimistes », de cracher immédiatement s’il trouvait un mauvais goût à du vin.

Durant son règne, le chambertin, « du Pinot noir avec, à l’époque, un tout petit peu de Gamay », précise Pierre Damoy, ce sont « des milliers de bouteilles manufacturées à Sèvres et marquées du N impérial ». Des flacons facturés 6 francs l’unité et fournis exclusivement par la maison Soupé et Pierrugues, située 338, rue Saint-Honoré, à Paris. « Sur les champs de bataille, les fils de ces messieurs suivaient l’Empereur à tour de rôle », raconte le valet Constant. Dans les palais impériaux, le service de table exige cristallerie à pied et jus carafé. « La Fondation possède une belle collection de ces carafes », note Pierre Branda. Mais, en campagne, c’est « à la guerre comme à la guerre, les verres sont en cristal épais de Montcenis, sans pied, type verre à whisky ».

« Vins de climat »

Comment et à quel moment s’est passée la rencontre entre le nectar bourguignon et l’Empereur ? Les avis divergent. Est-ce durant sa scolarité à Autun avec son frère Joseph ? suggère l’historien du vin Jean-François Bazin dans son Dictionnaire universel du vin de Bourgogne. Pierre Branda privilégie une occurrence plus tardive. « À Autun, les frères Bonaparte étaient enfants. Napoléon avait 10 ans, c’est un peu tôt pour boire. Mais, entre 18 et 20 ans, il rayonne en Bourgogne et dans la région de Besançon. Lorsque la Révolution éclate, il est officier à Auxonne, puis à Valence. Le chambertin était probablement une boisson répandue parmi les jeunes lieutenants ». Jean-François Bazin mentionne des liens entre les frères Bonaparte et les « Marey et Gassendi à Nuits », leur amitié avec un dénommé « Jean-Baptiste Jame, grand acheteur de vignes dans la Côte en biens nationaux ».

Professeur à l’université de Bourgogne Artehis et MSH Dijon, Jean-Pierre Garcia s’est penché sur le récit de la construction de la Bourgogne viticole, « le transfert de la propriété foncière viticole – notamment des clos – depuis les communautés ecclésiastiques du Moyen Âge vers de nouveaux acteurs du monde de la vigne et du vin, apparus à la fin du XVIIe » puis, au cours du XVIIIe, l’apparition d’un nouveau vocabulaire utilisé par les marchands et les notables devenus propriétaires. Le vin se différencie alors du « grand vin », intrinsèquement associé aux qualités naturelles de l’endroit spécifique d’où il provient.

Ces lieux clés sont dits climats. Soit un nom associé à une unité de parcelle et de terroir, qui, « magie de la Bourgogne, peut varier radicalement à 2 mètres de distance », explique Pierre Damoy. Premiers vins de climat, le Clos de Bèze et le chambertin apparaissent sur le marché de Dijon en 1666. En 1814, le chambertin est numéro un parmi les crus bourguignons servis dans les restaurants parisiens. Sur l’île d’Elbe cette année-là, Napoléon s’est mis à l’eau de source.

Aurait-il dit : Je préfère le vin d’ici à l’eau de là ! …. Pierre Dac

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